Haïti : mécanique des violences, l’ONU indexe plusieurs personnalités politiques dans un rapport

Équilibre Presse:

Le Groupe d’experts de l’ONU sur Haïti livre un réquisitoire accablant : violence privatisée, gangs fractionnés mais plus barbares, sanctions vidées de leur sens, impunité organisée. *Une transition en trompe-l’œil, une élection déjà perdue* Le rapport final du Groupe d’experts de l’ONU, publié le 8 septembre 2026 (S/2026/714), couvre la période allant d’octobre 2025 à juillet 2026. Il s’ouvre sur un constat amère, sans ambiguïté : la transition politique haïtienne, censée conduire à des élections, s’est enlisée. Le Conseil présidentiel de transition a disparu le 7 février 2026, transférant l’intégralité du pouvoir exécutif au Conseil des ministres dirigé par Alix Didier Fils-Aimé. Le 23 février, un « Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections » est signé par des acteurs politiques, économiques et de la société civile pour donner à ce gouvernement un semblant de légitimité.

Cinq mois plus tard, sa mise en œuvre reste « très lente », en particulier sur le volet sécuritaire. Le nouveau décret électoral du 2 juin 2026 maintient une interdiction de se présenter pour les personnes visées par les sanctions de l’ONU. Mais le Groupe d’experts lui-même reconnaît que cette disposition n’aura qu’un « effet très limité » : la grande majorité des commanditaires de gangs et des déstabilisateurs ne figurent pas sur la liste. Autrement dit, on interdit à neuf personnes déjà sanctionnées de participer à une élection qui, de l’aveu même des observateurs politiques cités dans le rapport, n’aura probablement pas lieu en 2026. La transition ressemble moins à un processus qu’à un sursis. La sécurité privatisée : sous-traitance, milices et drones Faute de stratégie nationale de sécurité, l’État haïtien a externalisé sa réponse aux gangs. Le rapport confirme la prolongation d’un an du contrat d’une société militaire privée étrangère, qui fournit hélicoptères, drones d’attaque et opérations terrestres. Cette même société, ou ses dirigeants, a décroché un contrat de dix ans pour sécuriser les frontières et optimiser les recettes douanières, rémunéré par un pourcentage des droits de douane — deuxième source de revenus du pays. La souveraineté se monnaye au pourcentage. À cela s’ajoute la Force de répression des gangs (GSF), qui a remplacé la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MSS).

Les contingents kényans ont quitté le pays en avril 2026 ; les nouveaux déploiements de la GSF ont commencé à opérer en juin. Mais le rapport relève que la GSF n’a pas encore de mécanisme efficace de gestion des armes et des munitions, et que des allégations d’exploitation et d’atteintes sexuelles ont visé le personnel kenyan de la MSS — quatre cas jugés fondés par le HCDH, dont trois contre des mineurs. La réponse internationale à la crise haïtienne produit aussi ses propres violences. En parallèle, la population haïtienne se tourne vers les groupes d’autodéfense (brigade), les sociétés de sécurité privées et la Brigade de sécurité des aires protégées (BSAP). Le ministère de l’Intérieur a commencé à enregistrer des « Brigadiers de paix », avec un manuel qui leur interdit arrestations et justice populaire. Mais le rapport note que nombre de ces groupes commettent des exactions, détiennent illégalement des armes et alimentent une nouvelle génération de gangs. L’État légalise des milices faute de pouvoir assurer la sécurité ; il prépare ainsi les violences de demain. Gangs : la fin de “Viv Ansanm”, pas la fin de la violence La coalition criminelle “Viv Ansann”, qui a tenu plus de deux ans, s’est fracturée. Les rivalités territoriales et financières ont provoqué des affrontements d’une violence inouïe à Port-au-Prince, notamment à Cité-Soleil et Croix-des-Bouquets. Entre mars et juillet 2026, 613 personnes ont été tuées, dont 214 sans lien avec les gangs, et 375 blessées, dont 139 sans lien. Les viols collectifs ont été utilisés comme arme de représailles. Le 30 juin, le chef du gang de Belekou a tué 17 de ses propres membres et neuf civils accusés de collusion avec un gang rival.

Cette fragmentation ne signifie pas un affaiblissement. Au contraire : les gangs sont devenus plus diffus, plus adaptables, plus difficiles à neutraliser. Ils se déplacent, reconstituent leurs stocks, recrutent des enfants, utilisent des boucliers humains contre les drones. Le rapport décrit des structures résilientes, capables de reprendre des zones « libérées » faute de présence durable de l’État. Bel-Air en est l’exemple : après le départ de la base de la MSS, aucun mécanisme n’a empêché le retour des gangs. Les gains territoriaux restent temporaires. Dans le Bas-Artibonite, une nouvelle vague de violence a éclaté en mars 2026. Les gangs “Gran Grif”, “Kokorat San Ras” et “Jeff gwo lwa” à Canaan ont mené des attaques coordonnées dans des dizaines de localités, tuant au moins 95 habitants et en blessant 38. “Kenken cha 2 pye” ainsi connu, ancien membre d’une coalition d’autodéfense passé à Gran Grif, a coordonné ces attaques. La commune de Marchand Dessalines est passée sous contrôle total des gangs. La route nationale #1 a été bloquée par des groupes d’autodéfense, étranglant l’économie régionale. Droits humains : le viol comme arme, l’enfance comme chair à canon Le bilan humain est vertigineux. Entre octobre 2025 et avril 2026, 3 165 personnes ont été tuées et 1 551 blessées. Fait révélateur : 65 % des victimes l’ont été lors d’opérations de sécurité, contre 30 % lors d’attaques de gangs. La réponse sécuritaire tue plus que les gangs eux-mêmes. Le recours aux drones explosifs dans des zones densément peuplées a causé la mort de 41 civils au premier trimestre 2026, dont trois garçons, et blessé 28 civils, dont deux filles.

Le rapport évoque des exécutions extrajudiciaires. Les violences sexuelles ont explosé. À Port-au-Prince, Médecins sans frontières a pris en charge 2 485 victimes entre janvier et mai 2026 : 72 % violées par des hommes armés, 64 % de viols collectifs, 16 % de mineures. Des enfants de 8, 9 et 10 ans figurent parmi les victimes. Le viol est utilisé comme représailles contre les quartiers contrôlés par des gangs rivaux. À Cité-Soleil, plus de dix femmes originaires de Wharf Jérémie ont été victimes de violences sexuelles lors d’affrontements en juin. L’enrôlement d’enfants par les gangs a augmenté « à un rythme alarmant ». Les pertes subies par les gangs ont entraîné une recrudescence du recrutement de mineurs, notamment par le gang 5 Segond d’Izo et Grand Ravine de Ti Lapli. Les enfants sont utilisés comme boucliers contre les drones. Des exécutions sommaires d’enfants présumés associés à des gangs auraient été commises par les forces de sécurité et des groupes d’autodéfense. La Commission nationale de désarmement, démobilisation et réinsertion a présenté une feuille de route en mai 2026, mais le manque de soutien institutionnel et financier laisse présager une mise en œuvre lente. Trafics : l’embargo est un chiffon de papier L’embargo sur les armes est violé « régulièrement ». Les réseaux de trafic entre les États-Unis et Haïti sont efficaces, mais rudimentaires : achat d’armes sous son propre nom, dissimulation sommaire, documents identifiant les trafiquants dans les cargaisons. Les trafiquants agissent avec un faible risque d’interception, grâce à la complicité de fonctionnaires corrompus des douanes et des forces de l’ordre.

Des armes et munitions détournées des stocks de la Police nationale d’Haïti (HNP) et, dans une moindre mesure, des Forces armées dominicaines, alimentent les gangs. En 2025, la HNP a saisi 356 armes à feu, mais l’absence de mécanisme centralisé de gestion des saisies permet des détournements. Le trafic de drogue a atteint des niveaux records. En juillet 2025, 1 045 kg de cocaïne ont été saisis près de l’île de la Tortue, en provenance de Colombie. En août 2025, 1 156 kg de cocaïne ont été découverts à Anvers dans un conteneur parti de Cap-Haïtien. En avril 2026, 1 376 kg de cannabis ont été interceptés au large de Môle-Saint-Nicolas. Haïti est devenu une plaque tournante régionale, avec la participation croissante de ressortissants jamaïcains et bahamiens. Le commerce des civelles illustre une autre facette de la prédation. Un kilogramme se vend entre 3 000 et 5 000 dollars sur le marché international, contre 0,34 à 1,70 dollar aux pêcheurs haïtiens. Le secteur est dominé par Jean-Charles Moïse, ancien candidat à la présidentielle et secrétaire général du parti Pitit Dessalines, qui contrôle la chaîne d’approvisionnement, les permis d’exportation et certains agents des douanes.

Haïti n’étant pas partie à la CITES, et l’absence de Parlement empêchant toute ratification, le commerce illicite prospère. Sanctions : neuf noms, des miettes, une liste noire en carton Le régime de sanctions de l’ONU concernant Haïti compte neuf personnes et deux entités. Le gel des avoirs est une farce. La Banque de la République d’Haïti a informé le Groupe d’experts que seuls les comptes de Kempes Sanon (383 520,99 gourdes, soit environ 2 910 dollars) et de Prophane Victor (55 486,81 gourdes, soit environ 421 dollars) ont été gelés. Pour Jimmy Chérizier, Johnson André, Renel Destina, Vitelhomme Innocent, Luckson Elan et Dimitri Hérard, les montants sont nuls ou dérisoires. Aucun bien immobilier n’a été identifié ni saisi. Les banques commerciales ont agi avec lenteur, permettant aux personnes sanctionnées de transférer leurs avoirs ou de les dissimuler sous le nom de tiers. Le Groupe d’experts s’inquiète de l’absence d’un processus national coordonné. L’interdiction de voyager n’a suscité aucune violation signalée, mais la fraude dans la délivrance des passeports haïtiens — timbres fiscaux falsifiés, pots-de-vin, passeports délivrés à des étrangers ou sous de faux noms — fait courir le risque que des personnes sanctionnées voyagent sous de fausses identités. La liste des sanctions est un alibi. Elle ne vise ni les commanditaires politiques et économiques, ni les intermédiaires, ni les réseaux de soutien. Le rapport cite Alfrédo Antoine, ancien député de Kenseoff, et Nenel Cassy, ancien sénateur des Nippes, tous deux impliqués dans le soutien aux gangs, mais pas sur la liste de l’ONU. Jean-Charles Moïse, lui non plus. La communauté internationale sanctionne les exécutants, pas les architectes. L’économie politique de la violence : qui profite ?

Le rapport décrit une violence qui n’est pas seulement criminelle, mais politique et économique. Des personnalités politiques, des acteurs économiques et des membres du secteur de la sécurité apportent un soutien aux gangs lorsque cela sert leurs intérêts. Des policiers corrompus fournissent armes, munitions et informations sur les opérations. Des hommes d’affaires profitent de l’insécurité : le blocage de la route nationale 2 a fait la fortune des opérateurs de barges et de vols privés, qui facturent jusqu’à 5 000 dollars par conteneur. Des policiers assurent la sécurité de ces convois moyennant compensation. Les enlèvements sont devenus une industrie. Entre janvier et février 2026, 143 cas ont été recensés, dont 109 dans l’Ouest et 29 dans l’Artibonite. Les rançons varient de 5 000 à 25 000 dollars, avec un cas à 153 000 dollars. Les gangs conduisent leurs victimes dans des banques à Carrefour pour retirer ou transférer les fonds. Le système bancaire, sous la surveillance de la Banque de la République d’Haïti, sert de guichet aux gangs. La Banque a reconnu deux signalements. C’est peu. La justice est également mise en cause. Le décret du 17 décembre 2025 instituant une Haute Cour de justice, compétente pour juger les hauts fonctionnaires, a dessaisi les juridictions ordinaires et complexifié les procédures. Des experts juridiques s’inquiètent de la suspension de nombreuses affaires, alors que la Haute Cour ne peut fonctionner sans Parlement élu. L’impunité est organisée.

Changer de logiciel ou perpétuer le chaos Le rapport du Groupe d’experts ne se contente pas de documenter. Il met en lumière une contradiction fondamentale : la communauté internationale finance une force de répression, des sociétés militaires privées et des programmes de désarmement, tout en fermant les yeux sur les réseaux politico-économiques qui soutiennent les gangs. Les recommandations du rapport — mécanisme de gestion des armes pour la GSF, mise à jour de la liste des sanctions, appui à la Commission nationale de désarmement, renforcement des capacités de la HNP et des Forces armées, respect des droits humains par les contingents et les sociétés privées — sont nécessaires, mais timides. Elles ne s’attaquent pas frontalement aux commanditaires, aux corrupteurs, aux trafiquants, aux banques complaisantes. Tant que les sanctions ne viseront pas les réseaux de soutien, tant que les contrats de sécurité privée ne seront pas encadrés, tant que les élections seront organisées dans un pays où 70 % de la zone métropolitaine de Port-au-Prince reste sous influence des gangs, tant que les violations des droits humains commises par les forces de sécurité et les groupes d’autodéfense ne seront pas poursuivies, Haïti continuera de s’enfoncer. Le rapport ne dit pas seulement qu’Haïti va mal. Il dit que l’ordre international qui prétend aider Haïti produit une partie du problème. La question n’est plus de savoir si les gangs seront vaincus, mais à qui profite leur survie.

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