Seize ans après le séisme de 2010 : pourquoi le Palais national d’Haïti n’est-il toujours pas reconstruit ?

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Par Wandy CHARLES

Le Palais national d’Haïti, effondré lors du séisme du 12 janvier 2010, demeure aujourd’hui encore un vaste espace béant au Champ-de-Mars, au cœur de Port-au-Prince. Ce tremblement de terre de magnitude 7.3, qui a fait des centaines de milliers de morts et de déplacés, a pulvérisé bien plus que des infrastructures : il a ébranlé l’architecture même de l’État. Parmi les ruines les plus emblématiques figure ce bâtiment, siège de la Présidence depuis 1918, incarnation visible de l’autorité publique

Seize ans plus tard, alors que d’autres édifices publics ont été partiellement ou totalement reconstruits, le Palais national reste absent du paysage institutionnel. À sa place, des installations provisoires, des préfabriqués et un terrain nu rappellent chaque jour l’inachèvement de la reconstruction. C’est un véritable vide monumental au cœur de l’État. Cette persistance du vide interroge : comment expliquer qu’un symbole aussi central de la souveraineté nationale n’ait toujours pas été relevé ? L’analyse montre que, derrière les arguments financiers ou techniques, c’est avant tout un blocage politique structurel qui paralyse ce dossier.

Un symbole national laissé à l’abandon

Inauguré en 1920, après la destruction de deux palais précédents, le Palais national conçu par l’architecte haïtien Georges Baussan incarnait la solennité et une certaine fierté architecturale. Son effondrement, largement relayé par les médias internationaux, est devenu l’une des images les plus marquantes du drame haïtien, symbole d’un État frappé en plein cœur.

Pour une large frange de la population, la reconstruction post-séisme ne pouvait véritablement commencer sans la renaissance de ce monument. Laisser le Palais en ruines a ainsi nourri l’idée d’un État incapable de se relever. Les dirigeants eux-mêmes ont reconnu cette portée symbolique. En 2017, Jovenel Moïse affirmait que, pour beaucoup d’Haïtiens, la reconstruction n’avait pas débuté tant que le Palais national ne serait pas rebâti, appelant à ériger un édifice « symbole de dignité et de fierté ».

La pose symbolique de la première pierre, le 12 janvier 2018, devait traduire cette ambition. Pourtant, au-delà des discours, rien ne s’est matérialisé. Année après année, le Palais non reconstruit est devenu le miroir d’un État fragilisé, dont l’autorité semble suspendue dans un provisoire sans fin.

Promesses officielles et projets inaboutis

Dans l’immédiat après-séisme, les autorités ont relégué la reconstruction du Palais au second plan, privilégiant les urgences humanitaires et sociales. Sous les présidences de René Préval puis de Michel Martelly, le Champ-de-Mars est resté en friche, malgré quelques opérations de déblaiement. En 2014, l’exécutif déclarait même que la reconstruction du Palais n’était « pas une priorité », estimant que les fonds nécessaires seraient mieux employés ailleurs.

Un tournant intervient en 2017 avec la relance du dossier par Jovenel Moïse. Une commission est créée, un concours international d’architecture lancé, avec l’exigence de respecter l’esprit néoclassique du bâtiment d’origine. En 2020, le lauréat est annoncé : un consortium associant la firme haïtienne Raco-Déco, dirigée par Cassandre Méhu, et l’agence britannique de David Adjaye. Le projet promet un Palais moderne, conforme aux normes parasismiques, tout en conservant l’esthétique historique.

Mais là encore, l’élan se brise. La pandémie de Covid-19 ralentit les procédures, puis l’assassinat du président Moïse en juillet 2021 plonge le pays dans un vide institutionnel. Depuis, aucune avancée significative n’a été enregistrée. Les gouvernements de transition ont d’autres urgences, notamment sécuritaires, reléguant une fois de plus le Palais au rang de dossier dormant.

Le nœud politique : instabilité et absence de continuité

La principale explication de cette non-reconstruction réside dans l’instabilité chronique de la gouvernance haïtienne. Depuis 2010, le pays a enchaîné crises politiques, transitions précaires et vacances des institutions. Chaque administration a soit différé le projet, soit manqué du temps ou de la légitimité nécessaires pour le mener à terme.

À cette instabilité s’ajoute une volonté politique fluctuante. En déclarant à certains moments que le Palais n’était pas prioritaire, les dirigeants ont certes fait un choix pragmatique, mais ils ont aussi envoyé un signal ambigu sur la capacité de l’État à se reconstruire symboliquement. Les annonces répétées, non suivies d’effets, ont nourri la défiance citoyenne et renforcé l’idée d’une « politique de l’annonce » déconnectée de l’action.

Le vide institutionnel actuel accentue encore ce blocage. Sans président élu ni Parlement fonctionnel, les décisions structurantes restent suspendues. Le Palais national en ruines est ainsi à la fois le symptôme et la métaphore de la crise politique haïtienne.

L’argument financier est souvent avancé, mais il ne suffit pas à expliquer seize années d’inaction. Les estimations de coût (entre 60 et 100 millions de dollars) sont élevées, certes, mais des ressources considérables ont été mobilisées après 2010. L’aide internationale et les fonds PetroCaribe auraient pu financer un tel projet.

Le problème réside moins dans l’absence d’argent que dans sa gestion. Les scandales de corruption et de détournement, notamment autour de PetroCaribe, ont privé le pays de moyens substantiels. Cette faillite de la gouvernance financière a dissuadé bailleurs et partenaires d’investir durablement dans un projet aussi symbolique. Là encore, l’enjeu financier renvoie à un déficit politique et institutionnel.

Sur le plan technique, la reconstruction du Palais ne présente pas d’obstacle insurmontable. Les compétences existent, surtout dans le cadre de partenariats associant expertise locale et internationale. Le concours de 2017 a précisément permis de répondre à ces exigences, en proposant un projet conforme aux normes modernes de sécurité.

Les lenteurs observées relèvent davantage de la bureaucratie et de l’absence de décideurs légitimes que de contraintes techniques. Le chantier n’a pas échoué faute de savoir-faire, mais faute d’État fonctionnel pour le porter.

Un retard avant tout politique

Seize ans après le séisme, le Palais national d’Haïti demeure un chantier fantôme. Ce vide monumental cristallise les failles de la reconstruction post-2010 : instabilité, corruption, manque de vision et de continuité. Plus qu’un simple bâtiment, le Palais est un baromètre du fonctionnement de l’État. Tant qu’il restera à l’état de ruine, il rappellera l’inachèvement du relèvement national.

Sa reconstruction, le jour où elle adviendra, dépassera la dimension architecturale. Elle constituera un acte politique fort, signalant que l’État haïtien a retrouvé la capacité de décider, de planifier et de bâtir. En attendant, l’esplanade vide du Champ-de-Mars continue de dire, silencieusement mais avec force, que la reconstruction d’Haïti reste, elle aussi, inachevée.

Vant Bef Info (VBI)

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