𝐒𝐨𝐧 𝐄𝐱𝐜𝐞𝐥𝐥𝐞𝐧𝐜𝐞 𝐌𝐨𝐧𝐬𝐢𝐞𝐮𝐫 𝐇𝐞𝐧𝐫𝐲 𝐖𝐨𝐨𝐬𝐭𝐞𝐫

𝐒𝐨𝐧 𝐄𝐱𝐜𝐞𝐥𝐥𝐞𝐧𝐜𝐞 𝐌𝐨𝐧𝐬𝐢𝐞𝐮𝐫 𝐇𝐞𝐧𝐫𝐲 𝐖𝐨𝐨𝐬𝐭𝐞𝐫 𝐚 𝐩𝐫𝐞́𝐬𝐞𝐧𝐭𝐞́ 𝐥𝐞 𝐝𝐢𝐬𝐜𝐨𝐮𝐫𝐬 𝐬𝐮𝐫 𝐥’𝐞́𝐭𝐚𝐭 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐧𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐡𝐚𝐢̈𝐭𝐢𝐞𝐧𝐧𝐞 𝐚𝐮 𝐂𝐨𝐧𝐠𝐫𝐞̀𝐬 𝐚𝐦𝐞́𝐫𝐢𝐜𝐚𝐢𝐧

𝑃𝑎𝑟 𝐽𝑒𝑎𝑛 𝑉𝑒𝑛𝑒𝑙 𝐶𝑎𝑠𝑠𝑒́𝑢𝑠 

La nature a horreur du vide. Lorsqu’une souveraineté se tait, quelqu’un finit toujours par parler à sa place.

Malgré l’absence du Parlement haïtien pour l’année 2026, le discours sur l’état de la nation a bien eu lieu. Pas un deuxième lundi de janvier dans la solennité constitutionnelle de Port-au-Prince, mais un deuxième mardi de février, dans une salle d’audience du Sénat des États-Unis.

L’orateur n’était pas chef d’État, à proprement parler. Il n’était pas citoyen haïtien, certainement. Pourtant, pendant quelques heures, c’était lui, Son Excellence Henry Wooster, chargé d’affaires américain, qui a décrit Haïti, son économie, sa sécurité, son calendrier électoral, ses institutions à reconstruire et les conditions de sa légitimité politique devant des parlementaires. Il a accompli ce que fait traditionnellement un chef d’État devant son Parlement. Personne ne s’en est étonné.

Le discours ne portait pas officiellement ce nom. Il s’intitulait priorités de sécurité et d’assistance étrangère. Sa structure en révélait la nature, diagnostic du pays, définition des menaces, stratégie militaire, horizon électoral, doctrine économique. La grammaire classique d’un discours sur l’état de la nation. Seulement, la nation concernée n’était pas celle qui écoutait.

Le principe formulé était clair. L’objectif américain en Haïti consiste à empêcher l’effondrement de l’État et la migration massive. La stabilité minimale constitue la finalité politique. Une stabilité définie hors du territoire en fonction d’intérêts frontaliers. Le centre de gravité de la décision ne se situe plus à Port-au-Prince mais à Washington. Par substitution fonctionnelle, là où l’État disparaît, la gestion internationale s’installe. La souveraineté ne tombe pas d’un coup, elle se déplace.

Traditionnellement, un discours sur l’état de la nation répond à trois questions, qui détient la violence légitime, qui administre la population, qui décide de l’avenir politique. Chacune de ces réponses a été donnée au Congrès américain. La violence confiée à une coalition internationale et à des dispositifs sécuritaires pilotés de l’extérieur. L’administration soumise à une gouvernance acceptable. L’avenir politique encadré par un calendrier électoral supervisé. L’État haïtien apparaît alors comme objet du discours plutôt que sujet parlant. La scène institutionnelle a migré, le Parlement américain devient la tribune où l’existence politique d’Haïti se formule. Il s’agit d’un déplacement du lieu de la décision.

Le mot central du témoignage n’était ni démocratie ni souveraineté. C’était stabilité. La stabilité décrit un système qui ne perturbe pas son environnement. Dans ce cadre, Haïti n’est plus un projet politique mais une variable de sécurité régionale. Un État se juge selon ce qu’il évite pour ses voisins. La politique cesse d’être intérieure et prend la forme d’une gestion du risque. Le seuil n’est pas le progrès, l’objectif se limite à l’acceptable.

La reconstruction économique n’est pas présentée comme développement mais comme alternative aux gangs. Le travail soutient les familles et réduit le recrutement criminel. L’emploi constitue un instrument de pacification. Sécurité, économie, élections composent une même architecture. La finalité n’est plus la citoyenneté mais la prévisibilité.

Le plus frappant demeure l’absence du peuple haïtien comme interlocuteur politique. Il est décrit, protégé, encadré, stabilisé, jamais consulté dans le discours lui-même. Le Congrès américain devient l’assemblée devant laquelle la nation haïtienne est présentée. Haïti possède encore un territoire, une population, un drapeau, mais le récit officiel de sa situation se formule ailleurs. Un pays peut perdre sa capacité d’agir avant de perdre son existence juridique.

Ainsi, le discours sur l’état de la nation haïtienne a bien eu lieu. Il s’est tenu devant les représentants du contribuable américain et devant les représentants du peuple haïtien absents. La date restera peut-être anecdotique, deuxième mardi de février. Le phénomène appartient à l’histoire. Ce jour-là, Haïti n’a pas entendu ce qu’il était. Il a appris ce qu’il devait être pour les autres. Lorsqu’un pays écoute sa définition depuis l’extérieur, il continue d’exister, mais à la troisième personne.

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