Marie-Carmel Jean Marie (MCJM) – Persona Non Grata

April 18, 2013
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16/04/2013 13:43:00

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Il y a la science politique, c’est vrai. Mais faire cohabiter science et politique en Haïti n’est pas toujours chose facile. La démission de la ministre de l’Économie et des Finances, Marie Carmelle Jean-Marie (MCJM) en est la preuve par quatre.
Quand le président de la République annonce la création de 400 000 emplois en moins de deux ans, MCJM n’en confirme que la création de 10 000 au micro de notre consoeur Nancy Roc à son émission Métropolis du 23 février 2013 sur Radio Métropole. À titre de comparaison, tout le secteur bancaire ne disposait en 2010 que de 4 534 employés. Le secteur public dans son ensemble ne dépasse pas 60 000 employés.
Quand le président Martelly annonce la création du «Kredi Roz» aux profits des femmes défavorisées, l’ex-ministre des Finances rétorque au micro de notre confrère Jean Monard Metellus, à l’émission Ranmase sur Radio Caraïbes, que le gouvernement n’a aucun intérêt à emprunter cette voie, en concurrence avec les institutions de microfinance de la place. D’autant plus que les bénéficiaires verraient dans ces programmes publics de microcrédit un don du président, avec des conséquences négatives sur le taux de remboursement. L’argument est clair, limpide et pertinent.
Quand le pouvoir en place et la communauté internationale tentent de vendre la reconstruction comme le moteur de la croissance de l’économie haïtienne dans les prochaines années, MCJM fait la preuve que ce ne sera pas le cas, vu la faible capacité des firmes locales de construction, le déficit du pays en ressources humaines qualifiées et le fait que les gros contrats sont accordés à des entreprises étrangères.
Quand le Premier ministre Laurent Lamothe promet à la population haïtienne de l’électricité 24 heures sur 24 d’ici le mois de juillet 2013, elle confie à Nancy Roc que cette promesse n’a été qu’un lapsus. Tant elle parait irréaliste.
Quand le site d’information ivoirienne http://news.abidjan.net/h/455457.html rapporte les propos du Premier ministre haïtien, en visite en Côte d’Ivoire,  selon lesquels « Haïti se porte mieux avec une croissance macroéconomique de l’ordre de 7 %», l’économiste Jean-Marie est contrainte d’indiquer le vrai taux de croissance de 2.8 % réalisé en 2012. Probité intellectuelle oblige !

Quand les pouvoirs exécutif et législatif se laissent tenter par des dépenses excessives, elle les rappelle à l’ordre en promouvant une certaine rationalité des dépenses publiques.

Quand des membres du secteur privé formel des affaires faufilent directement au palais national pour solliciter le support du chef de l’État de façon informelle, MCJM suggère une institutionnalisation de ces rapports.
Le contraste a donc été flagrant entre la ministre de l’Économie et des Finances et le pouvoir qu’elle servait. Ce contraste marque la démarcation entre le scientifique et le politique en Haïti. La rigueur du premier exige des éléments de preuve à ses affirmations. Tout au moins des statistiques à l’appui avec des sources crédibles bien identifiées. Alors que le second est beaucoup plus enclin à la propagande. À la manipulation des statistiques ou même des données fictives pour vendre une vision autre que la réalité des faits.
Et quand, en outre, MCJM exige rigueur et abnégation, quand elle veut inscrire l’action gouvernementale dans le chemin vertueux du respect des règles prescrites par la bonne gouvernance et de la stabilité macroéconomique, qui, selon elle, est non seulement une condition nécessaire de la pérennité de l’action publique pour la création d’emplois, mais aussi  pour restaurer l’image aujourd’hui dégradée d’Haïti tant à l’intérieur qu’à l’extérieur  elle devient très vite indésirable dans un environnement politique où le maintien au pouvoir à tout prix est l’ultime objectif des dirigeants.
L’ancienne ministre l’a confirmé : son rôle était très ingrat. Car, il est facile de prôner haut et fort le changement mais quand il faut passer à l’acte, quand il s’agit de réforme visant la transparence en matière d’allocation des fonds budgétaires et de la passation des marchés publics, on perd le soutien politique de son propre gouvernement, s’il faut croire MCJM.
La difficile cohabitation science/politique en Haïti
Le coup de grâce est très vite venu du sénateur Edwin Zenny, proche du président Martelly, qui affirme péremptoirement que MCJM était un obstacle au plan de l’administration Martelly/Lamothe. Il se montre encore plus tranchant en précisant qu’il y aurait boycott de la part de Mme Jean-Marie en ce qui concerne les actions de l’équipe en place en se basant uniquement sur le fait qu’elle avait fait campagne contre Martelly ; en fait, en faveur de Mirlande Hyppolite Manigat.
 Ainsi, selon le sénateur, le président Martelly a été trop démocrate en la choisissant pour ce poste et c’était un mariage contre nature entre le chef de l’État et MCJM.
Comme si l’ancien sénateur Youri Latortue n’était pas un pilier de la campagne de Mme Manigat. Comme si l’ancien sénateur Joseph Lambert n’avait pas fait campagne acharnée en faveur de M. Jude Célestin. 
Pourquoi  peuvent-ils être des conseillers spéciaux du Président et que MCJM ne pourrait pas occuper le poste de ministre de l’Économie et des Finances ?
Rappelons que Mme Manigat a démenti, sur Majik 9 le jeudi 11 avril 2013, que MCJM avait fait campagne en sa faveur. Comme professionnelle de l’économie et de la finance, elle n’avait fait que prodiguer des conseils à la candidate Manigat. L’économiste très connu Pierre-Marie Boisson, PDG de la Sogesol, a confirmé sur Métropolis le 13 avril 2013 que MCJM faisait plutôt campagne pour Charles Henry Baker. Un sénateur pourrait donc mentir à tout un peuple juste pour salir une réputation et une crédibilité durement et chèrement acquises!
L’autre argument du sénateur du Sud-Est est que le poste de ministre est politique et que certains ministères comme celui des finances doivent être contrôlés par le chef de l’État. Serait-ce le cas avec la nomination de M. Wilson Laleau à la tête du ministère de l’Économie et des Finances ?
Contrairement à ce que pense le sénateur, avoir un ministre de l’Économie et des Finances qui dépense selon les caprices du chef de l’État est le meilleur moyen d’aboutir à la ruine du pouvoir en place. On constate ces derniers jours une dépréciation de la gourde par rapport au dollar américain et une certaine accélération de l’inflation. Dépenser comme on veut dans une période électorale ne ferait qu’aggraver ces indicateurs de stabilité macroéconomique. Et les conséquences néfastes sur la vie chère sont à craindre.
En ce sens, Mme Jean-Marie a plutôt rendu un énorme service à l’administration Martelly/Lamothe. Notamment en termes de crédibilité, tant en Haïti qu’à l’étranger. Car, aucun gouvernement ne peut perdurer s’il vient à perdre toute sa crédibilité. C’est bien de l’ingratitude de considérer MCJM comme un obstacle au « plan gouvernemental » si celui-ci visait la croissance et le développement économiques. Il faudrait avoir des informations sur ledit plan pour mieux comprendre les propos du sénateur.
Les propos de M. Zenny démontrent que MCJM était en grand danger. Être considérée comme un obstacle au plan gouvernemental la prédestinait à toute forme d’élimination. Car, machiavéliquement parlant, l’homme politique doit éliminer tous les obstacles qui se dressent sur son chemin. La démission constituait alors la meilleure porte de sortie pour la ministre. Et on comprend combien la cohabitation science/politique peut être difficile  et dangereuse en Haïti !
Excès de zèle du sénateur Zenny ? Est-il plus royaliste que le roi ? En tout cas, il n’a pas été désapprouvé par la présidence. Le président Martelly a cependant affirmé lui-même au micro de Wendell Théodore le vendredi 12 avril 2012 qu’il n’y a jamais eu de problèmes avec la ministre MCJM, que quand il avait des questions, il était toujours confortable avec les réponses de la ministre : «Les relations dépassaient les relations de travail. C’est comme une relation d’amour.» C’est une dame très intelligente, très performante, qui prend les décisions, a poursuivi le président qui prétend qu’il n’y a  jamais eu de conflits entre MCJM et le président, ni entre MCJM le Premier ministre. Ce dernier avait lui aussi vanté le professionnalisme de MCJM.

Pourquoi une démission si tout était si rose? se demande alors le chef de l’État avant d’y répondre lui-même : « Parfois cela arrive: un malentendu, une mauvaise interprétation, une décision rapide.» Mais elle aurait pu me voir, me parler, affirme le président. Double jeu ? Le chef de l’État indique que sa relation reste intacte avec MCJM qui « continue d’identifier là où il y a des lacunes, là où on doit avancer ». On peut tenir une relation de travail, une relation honnête, renchérit le Président. Le mot honnête est peut-être à souligner !

Les propos du président Martelly contrastent avec la version de son ami sénateur Edwin Zenny et le contenu de la lettre de démission de la ministre. Une autre preuve de la difficile cohabitation science/politique. Le milieu politique peut lancer des signaux contradictoires pour exprimer un même phénomène.

Une cohabitation harmonieuse salutaire

Si le couple science/politique semble être victime d’une sévère incompatibilité de caractère en Haïti, les pays qui ont réalisé des progrès économiques y arrivent à partir d’un dosage intelligent entre science et politique, et une application judicieuse de la science politique. Robert Solow, prix Nobel d’économie en 1987, a été conseiller du président américain John Fitzgerald Kennedy (20 janvier 1961- 22 novembre 1963). Les conclusions de ses recherches sur l’importance du progrès technologique sur la croissance et le développement économiques avaient poussé le président américain à investir massivement dans des projets technologiques au début des années 60. Les Etats-Unis en tirent les bénéfices aujourd’hui encore, avec notamment l’avènement de l’ère numérique et informatique.
Walt Whitman Rostow, célèbre théoricien économique et politique américain, connu notamment pour ses travaux sur les étapes de la croissance économique, était lui aussi un important conseiller sur la sécurité nationale du président Kennedy et de son successeur Lyndon Johnson (1961-1969). Ces présidents comprenaient depuis cette période que la sécurité nationale était d’abord une question économique.
Plus près de nous, Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie en 2001, était l’un des conseillers du président américain Bill Clinton entre 1995-1997 avant de devenir vice-président et économiste en chef de la Banque mondiale de 1997 à 2000. Il a été désigné, de concert avec Amartya Sen, le prix Nobel d’économie en 1998, par le président français Nicolas Sarkozy pour conduire une réflexion sur le changement des instruments de mesure de la croissance économique française.
Je ne fais pas ici de comparaison entre Mme Jean-Marie et les prix Nobel d’économie ci-dessus mentionnés. Loin de là. Je veux juste mettre l’accent sur la pratique politique moderne basée sur la primauté de la science, de la technique, des normes, de l’éthique et de la rigueur, et non sur les caprices d’un chef, d’un secteur ou d’un groupe.
Quoique parfois en désaccord avec les présidents qu’ils conseillaient puisqu’ils prônaient des idées novatrices, les conseillers scientifiques cités n’étaient pas chassés mais plutôt écoutés. Comment peut-on devenir opposant ou élément de blocage politique rien qu’en faisant la promotion de la bonne gouvernance ? Le sénateur Zenny peut-il informer l’opinion publique sur les différents blocages de l’action gouvernementale occasionnés par Mme Jean-Marie et pour quelles raisons?
Rappelons que moins de 48 heures après la démission de la ministre de l’Économie et des Finances, son ancienne collègue du ministère de la Communication, Régine Godefroy, a emboîté le pas, arguant qu’elle est dans l’incapacité d’exercer son devoir avec rigueur, honneur et intégrité.  Des vertus qui semblent fuir le paysage politique haïtien.
La politique économique du pays est conduite par le ministère de l’Économie et des Finances, de concert avec la Banque de la République d’Haïti (BRH), le sénateur Zenny voudrait-il dire que le président contrôle la BRH ou que le même sort sera réservé à son gouverneur s’il manifeste la moindre indépendance d’esprit et/ou d’action? Assistera-t-on aux funérailles de la nécessaire stabilité macroéconomique en Haïti? Attendons voir !
Thomas Lalime Source: Le Nouvelliste

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